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Etre bouc-émissaire....

 
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Diversité solidaire 2011
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MessagePosté le: Jeu 25 Mar - 16:00 (2010)    Sujet du message: Etre bouc-émissaire.... Répondre en citant

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Ce chapitre résume et corrige les idées de James George Frazer, Salomon Reinach, Roger Caillois, René Girard, sur la représentation du bouc émissaire dans les sociétés traditionnelles. Ils ont su dégager des constantes anthropologiques de l'examen de milliers de faits, consignés par des ethnologues, des voyageurs, ou des chroniqueurs anciens. S'il est vrai qu'ils étaient surtout des hommes de cabinet, leurs vues ont été confirmées par des observateurs de terrain, qui ne réprouvèrent que la rigidité excessive de leurs édifications théoriques. Nous espérons ne pas trahir ces vues en les présentant sous une perspective spéciale, pour mieux étayer nos propos.

Les anthropologues ont montré l'existence de sociétés où la justice est rendue de façon que celui qui perpètre un crime n'est pas celui à qui échoit le châtiment sensé le réparer. Simplement, l'auteur du forfait introduit dans la communauté une sorte de souillure, une tension, qui devra impérativement être neutralisée avant qu'elle ne dégénère en une vendetta généralisée. L'histoire de certains villages siciliens nous montre comment peut se perpétuer la violence d'un crime, alors même que les circonstances de celui-ci sont oubliées depuis longtemps. Un bouc émissaire est alors désigné parmi les membres de la collectivité lors d'une délibération religieuse, pour être investi de la responsabilité du mal. Il focalise sur sa personne la violence collective. Il sera massacré en grande pompe.

Quelque aversion que ce rituel affreux nous inspire, nous ne devons pas oublier qu'il exista jadis chez nombre de sociétés tribales, qu'il se pratiquait même à Athènes au très policé « siècle de Périclès », et que l'homme n'est pas un animal bénin. Nous mettons donc notre jugement entre parenthèses pour nous en tenir à l'analyse. Le rôle de ce sacrifice est d'absorber le ressentiment de la faute, avant qu'il n'envenime la société et ne déséquilibre son assiette. La communauté se purge ainsi d'une menace de dissension qui risquait d'éclater en altercations ou en vindictes, en reproduisant la violence du crime originel. En deux mots, la violence appelle la violence, sauf la violence sacrificielle, qui l'éteint et la termine, parce que l'unanimité du consentement au meurtre rituel déjoue le désir de vengeance, même chez les proches de la victime. On retrouve peut-être cette fonction du bouc émissaire, qui canalise la violence, dans le souffre-douleur de nos cours de récréation et dans certaines sociétés animales.

En fait, l'acte sacrificiel est moins la réponse compensatoire à un crime déterminé, que le remède à une violence diffuse et larvée, sans auteur précis, qui contamine la communauté. En effet, la société renonce à démêler l'écheveau des responsabilités pour déceler une culpabilité individuelle. Chaque faute est collectivement assumée. Le bouc émissaire expie une faute solidaire. Nous allons tenter de dire comment ce manquement aux règles de la causalité transparaît dans la mythologie entourant le sacrifice. Les lois régissant la communauté sont garantes de l'ordre cosmique : la moindre transgression attente à ce monde si fragile, à deux doigts de rien, et se paie de catastrophes, de sécheresses ou d'inondations. Inversement, un désastre est toujours interprété comme la conséquence d'une infraction. On peut rapprocher ceci du fait qu'au moyen-âge, on imputait souvent l'irruption d'une épidémie aux péchés des hommes. Les membres de la communauté conçoivent ces fléaux comme une manifestation de la violence que nous évoquions. Il nous semble caractéristique qu'ils conviennent que celle-ci sévisse sous la forme de calamités naturelles. Cela signifie que les fils de la causalité sont tellement relâchés que nulle investigation ne saurait découvrir un fautif. Dit autrement, la communauté dénie la possibilité d'ouvrir un procès pour distribuer les responsabilités. L'avènement d'une catastrophe requiert un sacrifice pour la conjurer, dont la victime n'est coupable en rien, puisqu'elle n'est pas accusée.
A vrai dire, il arrive que les crimes les plus hardis soient réparés directement par la sanction du malfaiteur, par exemple par son bannissement. Toutefois, cette sanction reste envisagée comme une mesure prophylactique : il s'agit de préserver la communauté de la contagion de la souillure entachant le criminel. Le bouc émissaire lui-même ne doit pas être touché, de crainte que ne s'éparpille la souillure que l'effort collectif a rassemblée en lui. Détaillons comment la sorte de justice exécutée par le sacrifice est étrangère à toute accusation. L'observance des lois et le respect des tabous ne suffisent pas à prémunir le monde contre l'érosion. D'inévitables frictions l'abiment insidieusement, chargent la communauté de tensions. Le monde s’use, se fatigue, s’envenime, le temps passe sur lui. Il faut donc le rénover périodiquement. Un sacrifice est instauré à un moment prescrit de l'année, aux équinoxes ou à la saison des pluies, à l'occasion duquel s'ouvre une fête orgiaque. Alors les lois sont transgressées, et souvent les actes ordinaires et rationnels sont accomplis à rebours. Tout ce qui était proscrit devient prescrit. Il s’agit d’une représentation théâtrale de l’antique chaos qui accoucha le monde, ou bien d’une évocation du vieil âge d’or quand ni la nature ni les hommes n’étaient bornés par des lois, ce qui revient au même. Une évocation si fervente qu'elle vaut invocation. Au cours de la fête le monde est recréé, retrempé dans les eaux de la source originelle, lavé dans le fleuve d’un temps qui n’est pas le temps réel. Il pourra durer une année supplémentaire. La fête culmine par le sacrifice, qui achève de régénérer le monde. Ainsi le rituel répare le monde plutôt qu'il ne répare un crime.

En général, le bouc émissaire reçoit de grands égards pendant le délai séparant son élection de son sacrifice. Il est choyé et servi, il donne des consignes que l'on exécute. A la jouissance de ces prérogatives s'ajoute le privilège de n'être plus inféodé à aucune règle. Il lui est permis d'agir à discrétion. Investi de larges pouvoirs et délivré des lois, sa situation est celle d'un chef. Il n'en demeure pas moins intouchable, car pénétré de la souillure que la communauté a recueillie en lui. Là encore, cet interdit du contact concerne aussi les rois, traditionnellement intouchables eux aussi, car remplis d'une puissance sacrée que la promiscuité de leurs sujets dilapiderait. Souvent même, rois et boucs émissaires sont soustraits aux regards de l'entourage, dérobés du sol par des claies ou des tapis, écartés des objets de circulation courante. Le bouc émissaire hésite entre les deux pôles de l'exclusion, le roi et le paria. La réserve qu'il inspire participe d'une sorte de symétrie ambiguë entre répugnance et déférence. Il ne lui manque pour être un monarque établi que de proroger son état de grâce en différant l'échéance de son sacrifice. Justement, le sursis dont bénéficie le bouc émissaire peut s'étendre sur une longue durée, si bien que les statuts de roi et de bouc émissaire sont indissociables en principe. Ainsi, chez les anciens Scandinaves, le roi était sacrifié chaque fin d'année. Le bouc émissaire parvient plus sûrement à sauvegarder sa vie en déléguant son rôle de victime à un subalterne, homme ou animal. Nous pouvons identifier symboliquement le prêtre-roi officiant la cérémonie sacrificielle avec le bouc émissaire lui-même, s'étant défaussé de son sort sur la victime qu'il immole. La différentiation du roi et du paria est alors consommée. Peut-être peut-on interpréter dans cette perspective structuraliste le personnage médiéval du fou du roi, voué à essuyer les humeurs des courtisans, mais affranchi de l'astreinte de l'étiquette et jouissant d'une grande liberté de parole.




Tony Truand (extraits)


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MessagePosté le: Aujourd’hui à 06:18 (2017)    Sujet du message: Etre bouc-émissaire....

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